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Pourtant hier encore ; et aujourd’hui…

J’ai vingt ans et je suis seul.

Trop de mots encore. Vingt ans. Seul. C’est suffisant. Il n’y a rien d’autre à dire. Eviter de mettre des guirlandes. Pas enrubanner.

Alors vingt ans, seul.

Ce n’est pas tragique. Pas insupportable. Pas non plus un personnage que je joue. Ce n’est rien.

Juste moi. Ca ne veut rien dire. C’est.

Vingt ans. Seul. Simplement une constatation.

Vingt ans. Seul. Mots déjà trop répétés.

Moi.

Rien d’autre à dire.

Ou alors juste sur ce rien. Qui m’étonne un peu. Un peu d’angoisse. Animale. Comme un tremblement intérieur. Pas la crainte d’être anormal. Mais j’y perds.

Je perds le temps à force de rien.

Mon temps.

Je ne dois plus m’apitoyer assez pour m’aimer. Je ne m’émeus plus. Donc pas de plainte. De souffrance.

Tout est calme et absurde quand on n’a plus peur.

Je ne sens rien. Je me sens juste un petit peu.

Surtout les poussées de mon sang en coups sourds.

Ce n’est pas que je n’éprouve jamais rien pourtant.

Ce matin j’étais bien. Je me suis éveillé d’assez bonne heure même. Même plus tôt que le jour. Je l’ai vu se lever. J’ai vu ma chambre s’éclaircir. Comme ces plaques de mica opaques que l’on épluche, de plus en plus transparent, à chaque couche.

Il y avait une espèce de pureté dans l’air, de fraîcheur. Comme l’air soufflé d’un étang, ou d’herbe à la rosée.

Une fraîcheur qui me rappelait les matinées d’été quand j’étais enfant.

Les matins où l’on partait de très bonne heure, dans la même douceur d’air chargée de parfums naissants, avec le ciel encore noir, pour passer la journée étincelante et longue de trop de soleil au bord de l’eau, avec mon père que je revois encore jeune, et ma mère encore femme. Les dimanches.

Et qu’on rentrait tard le soir. A la nuit encore. Avec dans le ciel épais des étoiles qui clignotaient. Comme des verts dans un buisson touffu.

C’est chargé de tout ce passé que je me suis éveillé, baigné de ces couleurs qui se rallumaient que j’ai vu l’aube derrière mes carreaux.

Une mouche volait et se cognait, avec un bruit mât, comme un écrasement.

Je suis resté un long moment je crois, allongé ; absent ; juste à m’étirer de temps en temps. Bien ; dans les draps frais.

Je me suis levé. Je ne sais plus bien comment. Ca n’est pas vraiment venu de moi. L’envie de me lever. C’est plutôt comme si ces longues minutes immobiles m’avaient propulsé hors du lit sans trop de torpeur.

Presque tout de suite je suis sorti sur mon balcon.

J’ai senti le souffle frais de cette fin de nuit de printemps. Il passait sur la ville une légère brise qui chassait les dernières langueurs de sommeil et les vapeurs que semblaient exhaler les immeubles, comme la moiteur des chambres échappée des fenêtres qui s’ouvraient et où pendaient des draps et des couvertures, une brise qui isolait les bâtiments, leur ôtant ce vague, ce liant de la brume du petit matin.

Il surnageait une sorte de joie dans l’air, en accord avec l’entrain léger qui me portait.

Il est passé quelques ouvriers sous la lumière humide des réverbères, qui palissait. Je les ai regardés passer avec un peu d’attendrissement. je connais leur parcours. Leur itinéraire de fourmis.

De leur lever dans le noir jusqu’au car où ils écrasent une cigarette avant de monter, une autre en descendant et une dernière encore avant de se changer.

Une vie qui se consume dans une douleur contenue, sans un bruit, comme leurs mégots racornis qui fusent en silence, étouffés par l’humidité, sur les trottoirs.

Il y a quelque chose de triste en eux, comme une usure.

Et puis il y avait cette aube cristalline, limpide.

Là, il se passait quelque chose en réaction contre mon émotion.

Peut-être c’est d’une bouffée tiède chassée de ma chambre qu’a jailli l’image de moi que me renvoyaient ces hommes, ce qui me faisait devenir : un hypocrite douillet qui se servait de leur malaise pour jouir encore plus de son bien-être. Mais eux souffrent jusque dans leur chair. Alors que moi de mon septième étage assoupi je philosophe.

Pour quelques instants, c’est ce dégoût de moi qui a dominé, m’a empli. J’étais figé. Enfermé dans le rôle que me faisait jouer cette fatigue d’hommes qui se traînait sur le trottoir.

Oisiveté.

Et l’homme qui passait en bas, avec sa veste de cuir noir ou une vieille veste de costume grise, le sac passé autour de l’épaule, battant sur la hanche, m’étais comme un reproche.

Je suis rentré. A la cuisine.

La nuit avait déjà pali. J’ai raté cet instant où le temps encore figé semble se réchauffer, où il passe, va fuir ; bientôt, après, ce sera le jour complet, bête, le jour. C’est cette douceur de l’entre-deux que j’aime, de l’instant qui devient.

Après, tout très précis.

Sur le frigo je prends une cigarette. Tout a des reflets durs, très nets ; c’est très beau.

Je reste un long moment appuyé contre le mur. En fumant ; avec la fraîcheur de ma chemise qui se décolle de ma peau au moindre geste et se re plaque comme une main froide qui me fait sursauter. Là aussi, je suis resté longtemps, comme çà, à regarder.

Il y a parfois une intensité qui émane soit des objets soit qui naît en soi, comme un fluide plutôt, qui passe entre les deux, et qui fait croire à une sorte d’éternité d’un instant, fugitive.

Tout ça senti tellement fort qu’on voudrait en mourir. Une contemplation, un anéantissement.

Je pourrais rester des heures à regarder, uniquement à regarder, ce jeu de couleurs qui frissonnent selon l’éclairage, les vibrations du soleil quand les vitres tremblent, à écouter les bruits presqu’imperceptibles qui éveillent la ville : le bruit des poubelles que le garde sort, l’ascenseur qui fait des allers-retours de plus en plus rapprochés.

J’aimerai fixer, extraire, pour mieux l’apprivoiser, l’éclat d’acier de la casserole, la tâche de lumière étincelante sur le gaz, le placard de formica rouge et beige, comme on décolle de la pointe d’un couteau un brillant de granite. Cette rigidité, ces formes bien tranchées, précises, toute cette impression de métal sur les objets les plus discrets que laisse tomber ou lance le jour qui se lève comme une paupière qui s’ouvre, m’emplissent, me gonflent d’un bien-être impossible à dire. Une exaltation calme.

Pourquoi bouger quand on est si bien ? Qu’est ce qui force à faire plutôt qu’à voir ?

Et puis tout a été utilisé, bougé, dérangé.

Je suis sorti.

C’était jour de marché. J’ai traîné au milieu des étalages. Il y avait une odeur de légumes écrasés et celle plus sucrée des fruits trop mûrs qui tendaient leur peau luisante, prêts à laisser gicler la chair. Comme un bouton de pus.

Aussi une odeur de poisson. Excitante. Mais désagréable parce que trop forte.

J’ai observé discrètement les gens. Il y avait chez toux ces passants une sorte de bonhomie rassurante qui tenait chaud.

Et tous les fruits éclatants de brillance.

Surtout, il y a eu ce soleil jaune, délavé, qui arrivait en fin de course, sans force, sur un tableau vert, un rayon fade qui palissait le vert foncé du bois, le diluait. C’était très beau. Je trouvais ça agréable même.

J’ai refais un tout en fumant une cigarette. Je suis rentré. Je marchais très droit. J’ai monté les escaliers assez rapidement. Une voisine était à sa fenêtre. Je me sentais très ferme, stricte.

J’étais bien.

Maintenant rien. Ni ennui, ni tristesse ; rien.

Une espèce de lassitude indolore. Et encore ce n’est même pas ça.

Il y a ma chambre et moi. Je ne sais pas dans lequel des deux réside le malaise. Ce qui domine, c’est le marron clair de la tapisserie, tachée par endroits ; des petits bout de scotch racornis que le soleil fait se ratatiner, qui tenaient des feuilles où j’écrivais avant.

Il y a mon bureau qui semble comme une protubérance du mur qui se fonce dans l’affalement de la matière. Il est marron sombre, et ne brille plus.

Des stylos, des feuilles, des cendriers, dessus.

A droite ce meuble qui me sert de bibliothèque, laid, il ne ressemble à rien.

Au plafond, pend comme une goutte qui va s’effilant, un lustre de corde, marron. Ou alors aussi comme un spermatozoïde avec la chaîne d’anneaux qui ferait la queue zigzagant.

A gauche, la porte vitrée encadrée de montants blancs mât, crayeux. Derrière dehors.

Voilà.

Un inventaire bête. Il y a. Il y a il y a. Il y a qu’il y a. Il y a d’y avoir. Il y a là ; comme ça. Posé. Tout ça. Tout ça tel qu’en lui-même.

La chaise qui est chaise, le bureau qui est bureau. La porte porte, la vitre vitre.

A peu près aussi sûr que moi je suis seul là et que j’ai vingt ans.

Je recommence l’inventaire mais sans plus nommer les choses, sans formuler, comme on met une étiquette sous les bibelots d’une vitrine.

Inventaire de sensations.

La plus simple expression. Les choses, moi, là, regard.

Je suis. Je me maintiens à la limite de l’assoupissement. Inerte masse au repos.

Peut-être j’ai soif. Ca aussi ce serait. Mais ça n’est pas puisque je me le demande. Pas vraiment soif alors. Si j’avais soif, réellement, je me lèverai, j’irai boire. Alors que là, je pèse, balance. Entre me lever et rester ici sans être bien certain d’avoir soif.

Ce doit être plutôt une envie.

Autant que de sentir de l’eau dans ma bouche que de me voir, d’ici, là-bas, en train de remplir un verre. Rien qu’une projection.

La brûlure du tabac dans ma gorge.

J’aimerais fumer. Non. C’est comme pour boire, ça non plus, ça n’est pas bien sûr.

Qu’est-ce qui, de lever le bras, tâter du bout de mes doigts le bois tiède ou froid de l’étagère, sentir le rectangle glacé de mon paquet, le prendre, le passer dans mon autre main, recommencer le même jeu, sentir le même mécanisme pour attraper mon briquet, ou de ne rien faire, l’emporte ?

C’est parce que ces envies ne sont pas assez fortes pour me prendre, me faire agir sans penser que je décortique tout.

Et puis même ces questions, ces analyses sont de trop. Alors je ne fais rien.

Plutôt l’envie d’avoir envie.

Et une lassitude de ces pensées, de ces phrases, qui germent, se forment ; malgré moi.

Je sens monter comme une paralysie. Mes yeux qui se fixent, la pupille qui se dilate, les objets qui semblent se dissoudre dans l’air chaud et écœurant, flous comme dans la brume. Les bruits de la rue qui s’assourdissent ; une espèce d’engourdissement avec comme une crampe au fond de ma gorge.

Mais ce n’est pas désagréable, au contraire même ; ça semble un jeu.

Je me laisse aller. J’ai l’impression de m’anéantir, de m’enfoncer dans le matelas, de me disperser dans l’air de la pièce, de me disloquer doucement ; de me fondre plutôt.

Et puis clac ! Comme un déclic.

J’ai gâché cette léthargie. J’ai voulu accélérer le mécanisme, j’ai voulu m’endormir tout à fait et me revoilà à zéro. De nouveau bien en chair, bien moi, sans plus de mystères.

J’ai voulu.

Seul dans cette chambre.

Ou alors c’est une peur instinctive de ne plus me sentir qui m’a fait me rappeler à moi, me rassembler. Comme on a peur de mourir.

Je pourrais me lever. Mais je sens la fatigue dans mes jambes ; juste au-dessus de mes genoux, et je sais qu’une fois debout je me sentirai tout désarticulé.

Me lever. Mais je n’ai rien à faire.

Dormir. Il faut le vouloir. Même ça. Au moins l’accepter ; consentir.

Alors peut-être manger. Oui, peut-être.

Je me sens comme un point dans l’estomac. le reste est déduction, jeux d’envies. Un système, une action déjà.

Une image : avoir faim.

Avoir faim donc moi dans la cuisine, qui ouvre le frigo, prend du pain, un verre d’eau. tout qui s’enchaîne jusqu’au retour ici pour fumer peut-être une cigarette.

Et sur ce point à l’estomac, j’ai déjà bâti un roman. Ne pas s’égarer,  et penser tout ça est de trop encore.

Eviter les pièges que je me tends tout seul.

Non donc. Il n’y a rien de certain que : j’ai vingt ans et seul quoi que ça ne veuille pas dire grand chose non plus. Ou encore trop : ça situe, ça laisse à supposer un point de repère d’où découle ce par rapport.

En soi ça ne veut rien dire.

Et je suis allongé sur mon lit.

Ca au moins c’est un fait. Pas du pensé.

Je sens dans mon dos la surépaisseur que fait la manche de ma veste, aussi d’autres plis d’autres vêtements que j’ai jetés là pour débarrasser ma chaise, qui s’incrustent dans ma chair.

Voilà des faits.

Si je continue de croire encore à une certaine réalité des choses, si je me fie à mes yeux, il fait assez beau. Ca ne prouve pas que ça existe, c’est peut-être une autre forme d’illusion. je m’englue dans ce néant.

Un rayon dégagé des nuages tombe et s’étale sur mon bureau et le rend aveuglant.

Je sens aussi l’effet de la chaleur sur ma jambe.

Donc il fait chaud.

Peut-être, c’est simplement le sang qui afflue dans ma jambe qui pend hors du lit, coupée par la rainure de formica, tranchante comme une care de ski.

Ecœurement tout physique.

 

Je me suis endormi, tout à l’heure,  allongé en travers du lit. J’ai mal au dos, à la nuque.

La tête brumeuse et envie de dormir. Un goût rance dans la bouche.

Le soleil s’est évanoui, dissipé on dirait, comme une brume colorée. Il fait froid.

L’aspect des choses aussi est glacé, glaciale, plus aucun rayon de soleil, même faible, ne jaunit plus rien.

Il ne reste que la couleur propre des choses, sans dorure, sans vernis.

Mon bureau est tout uni, sans éclat et tâches d’ombre, il est marron de toute sa surface.

Mon cendrier, sur le bord, en équilibre, est prêt à basculer au moindre choc ; il est gris, métal. Gris sans nuance. Il est autant gris que cendrier. Ce n’est même plus un cendrier gris, c’est autant un gris, cendrier, une masse grise, bosselée, cendrier.

C’est encore pire.

Il y a quelque chose de plus étourdissant encore qui m’a frappé mais je ne vois plus quoi.

Si ! L’autre,  le cendrier de verre, lui, n’est même plus rien. Il est disposé de telle manière à ne recevoir de reflets de rien. Rien extrait de tout. Il n’est plus que matière incolore, sans même de couleur propre. Il ne se teinte qu’au contact d’autres objets. Que de leurs couleurs qu’ils lui dispensent.

Si quand même. Mon bureau fait une tâche plus sombre que l’étendue de la tapisserie. Il règne de nouveau une harmonie, autre, des meubles, sans éclairage.

Et moi.

Moi de tout moi. Sans mouvement, sans signe de vie ; comme mon cendrier n’a pas de couleur. Avec des souvenirs sûrement. Mais informes ; de nuances toutes intérieures.

C’est vrai. Au fond, même mon passé n’est rien. Je le sens comme une collection de photos que je regarde, vide d’émotions. De diapositives plutôt. Mais il n’y a pas de projecteur ni d’écran.

Je suis ces diapositives. Mais je n’ai pas de public ni de miroir dans le regard.

Des photos, en noir et blanc pour les anciennes. Ou alors ce sont réellement ces quelques photos où je m’arrête parfois, qui me créent un passé.

Une couverture de plus pour me tenir chaud, où s’enrouler, et ne pas voir le vide.

Des souvenirs. Des morceaux secs, de moi. Sans rien éprouver de plus. Ca a été. Je ne sais pas si c’est bien moi, le même, dans toutes ces scènes qui sont mon passé et qui m’ont amené jusqu’ici.

Je ne ressens pas comme une progression, pas comme une suite d’instants, ce serait une certaine continuité, donc une unité. Ce serait rassurant.

Juste une succession.

Pour me sortir de cette apathie, de cette léthargie, certains faits pourraient ressurgir, me prendre.

J’ai connu pourtant de ces jours que l’on croit ne jamais oublier, dont on pense être marqué à jamais. Qu’on se promet de ne jamais laisser s’effacer.

Mais rien.

Et puis à quoi bon ? A quoi servirait d’être plaint ?

A rien.

Alors autant être vide. Autant rester couché.

Et dormir.

 

Je suis à mon bureau. Assis. Assis comme j’étais tout à l’heure allongé.

Je me retrouve posé là presque étonné. J’ai dû me lever instinctivement et m’asseoir je ne sais plus pourquoi.

Assis comme tout à l’heure allongé.

Sauf que je ne vois plus les choses sous le même angle, je suis plus grand, je vois de haut ; j’ai l’impression de dominer.

Le stylo dans ma main.

Il y a mon cerveau qui commande et cet ordre descend jusqu’au bout de mes doigts qui prennent le stylo, se resserrent sur lui, comme une main mécanique.

Je trace des mots. Surtout par plaisir, de sentir l’encre s’imprimer dans le papier, la plume pénétrer dans la feuille comme une aiguille dans la peau pour un tatouage. J’imagine les fibres se colorer d’encre, point par point, jusqu’à fournir une lettre, un mot, une phrase.

Je trace des mots. J’écris.

J’écris : je suis seul. Comme pour l’extraire de moi. Ou mieux m’en imprégner, en voir le reflet. Formuler, former cette solitude.

Je suis seul.

Je barre. Je réinscris.

Je suis seul. Suis seul je. Moi ; seul suis. Seul ; suis.

Les lettres commencent presqu’à se mouvoir, complètement à m’absorbe, comme une boue où je m’englue.

 

Je surpasse tout et j’achève mon dernier trait dans une envolée qui dessine une arabesque ample et fine.

Vide.

Ridicule. Je suis seul.

J’écris  j’écris que je suis seul. Je suis seul, je l’écris.

Ca ne sert à rien. Juste un passe-temps. Un plaisir tactile.

J’ai vingt ans. Je suis seul. Dans une chambre que j’habite depuis dix ans. J’y ai donc passé la moitié de ma vie. Voilà.

Je le sais. Pas besoin de l’écrire.

Je raye.

Alors même écrire. Toujours par rapport.

Par rapport à quoi moi ? Par rapport à quoi tout qui est moi ?

Au moins si je m’accordais une quelconque importance, si je trouvais une solidité, peut-être tout cela prendrait-il un sens comme une consistance.

Mais rien.

Etat d’apesanteur.

On ne fait que par rapport.

Alors par rapport à moi, il y aurait des nostalgies, des rancunes, une confrontation du passé avec l’instant, moi pour lire ; mais tout est éparpillé, grumeleux sans liant comme une sauce qui n’aurait pas prise, où flotteraient des boulettes de farine, pas agglomérées.

J’ai noté ça avec le même état d’esprit que plus jeune quand j’inscrivais :

Hier j’ai lu La nausée. J’ai terminé Britannicus. Par soucis de fixer. Comme pour aider un biographe imaginaire, qui serait heureux de découvrir les humbles étapes qui m’auraient fait mûrir, peu à peu, pour conférer une valeur autre à ces actes sans poids, sanctifiés par la simple fixation dans un cahier épais.

Oui. On n’écrit jamais l’instant. Jamais en lui-même. Sinon cela se résume à il y a ; ça me fait penser à a côté rassurant, c’est la création à part entière, donc l’illusion, une forme de mensonge ou de tricherie, qui étourdie, détourne et perd.

Le temps perdu retrouvé qui recouvre le temps présent comme une vague et plus tard on revivra les deux entremêlés. Il y a toujours un temps de décalage. Vivre pas revivre.

Faire sans recommencer.

Moi je veux rester concret.

Alors il y a et je suis. Il n’y a rien à en tirer. Il y a et je suis.

C’est tout.

Si ; s’il y a c’est que je suis. Je suis dès que je prends conscience qu’il y a.

J’aimerais écouter un disque. N’importe lequel. Juste pour être pris quelques minutes par une poussée d’émotion, d’exaltation, que ce soit triste ou gaie. Peu importe. Juste ressentir quelque chose.

Mais mon ampli est cassé. En réparation pour quinze jours encore.

Sur les étagères des disques inutiles.

C’est seulement maintenant que je m’aperçois que ça a été ma véritable drogue ; pire qu’une drogue.

Le casque. Le son ; au maximum. Le rêve. Les scènes au rythme de la musique et moi vedette et quelqu’une regard, au milieu d’autres ; évidemment ; il faut le public ; il faut la foule.

Voilà.

Rien.

Ni ennui ni tristesse. Le grand Rien.

Seulement le cœur qui bât trop vite, trop fort.

Une espèce d’ennui indolore. Et encore, ce n’est même pas de l’ennui.

Pourtant tout à l’heure, je sais, dans une heure environ.

En plein milieu de l’après-midi je serai malade à en crever.

Dans une heure environ.

Je tournerai dans l’appartement désert, j’irai de la fenêtre au balcon, du balcon au salon, de la cuisine à ma chambre. Avec un léger goût d’écœurement froid au fond de la gorge.

Je mangerai un carré de chocolat, je boirai un verre d’eau, pour laver cet agacement de sucre sur mes dents.

Et avec la fatigue, ce malaise du vide s’atténuera.

Puis plus tard encore, après le film, je regarderai la nuit froide, comme un gaz coagulé mais glacé, bloqué derrière les carreaux.

 

 

 

Non, ça n’était pas une dépression. Je me cherchais. Autant que l’on peut se chercher. Je plongeais en moi pour me trouver, sous les souvenirs comme on cherche le vivant sous les décombres. Je cherchais moi lavé des autres, de mon reflet en eux, je cherchais ce qui fait de moi autre chose qu’une somme de réflexes en situation que la vie fait se mouvoir comme un automate, je voulais m’appartenir sans me maîtriser, être, libre, sans la contrainte de la surveillance. Et je suis arrivé au terme de cette exploration. Qui vaut le prix de toutes ces années de recherche, comme une enquête, qui a exigé que je lui sacrifie tout.

Je voulais être un homme libre.

Je le suis.

 

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