Certains hommes n’ont pas seulement un destin : ils sont un destin. Notre destin à tous. Ce qu’ils vivent et disent nous engage tous. Ils nous ouvrent un avenir.(…) Ils expérimentent en eux-mêmes, comme en un laboratoire secret, ce qui doit devenir un jour, pour beaucoup de leurs semblables, un chemin de vérité et de liberté. Pascal est un de ces hommes. (…)
La vision antique et médiévale d’un monde clos et harmonieux a éclaté, laissant l’esprit humain face à l’infiniment grand, sans points de repères. Mais en même temps qu’il découvre son insignifiance, l’homme prend conscience de soi et de sa grandeur(…). C’est la naissance du sujet : d’un sujet autonome, libre (…)
Il a perdu toutes ses coordonnées et, du même coup, son identité. (…) il est devenu une sorte de « sinistré » cosmique selon le mot de Sartre. (…) On peut sans doute définir la modernité de bien des façons et l’envisager sous des angles divers. Il reste que son axe central est l’émergence du sujet. (Dans l’Antiquité, les Grecs ont bien connu une expérience du sujet : l’homme prenait conscience de soi, comme centre autonome de réflexion et de décision. Mais il le faisait alors au sein d’un monde clos, harmonieux, hiérarchisé. (…) C’était une expérience du sujet, mais d’un sujet constitué.
Tout autre est l’expérience moderne du sujet. Il s’agit cette fois du sujet constitutif. Face à un monde éclaté qui ne présente plus d’ordre objectif et signifiant, la conscience de soi n’a plus d’autre appui qu’elle-même. (…)
L’intérêt porté au « moi » par Montaigne n’est pas aussi superficiel qu’on le dit parfois. (…) Une chose est sûre : pour Montaigne, la sphère où l’homme est chez lui et se retrouve vraiment, ce n’est plus l’univers cosmique, le monde extérieur, c’est cette présence à soi qui caractérise la conscience. L’homme se saisit et se définit avant tout comme une présence à soi. S’il est vrai que le « moi » est toujours singulier, qu’il varie d’un homme à l’autre selon les tempéraments, les états et les conditions particulières de l’existence, il n’en est pas moins vrai que l’homme est homme par cette présence à soi.