Lâche
J’ai toujours été lâche.
Autant commencer par là puisque c’est l’essentiel de ma vie.
C’est toujours ça le plus difficile, les premiers mots.
C’est comme adresser la parole à un inconnu : comment l’aborder ? Le reste suit sans plus de questions sitôt le contact établi.
Je ne l’ai pas compris tout de suite que j’étais lâche, ou plus précisément, je ne voulais pas me l’avouer, longtemps j’ai essayé de me le cacher sous de grandes raisons, sous d’autres mots pour le remplacer, pour dire sans dire, par allusion, ce qui est encore une preuve de ma lâcheté, ce déni, cet évitement.
Maintenant c’est dit. C’est incontournable. Comme quand l’accusé passe aux aveux devant témoin, il ne peut plus revenir en arrière, jouer l’innocent, c’est reconnu, ça devient un fait.
Nu, concret, réel.
Je suis face à ma lâcheté comme on peut l’être devant une statue, une photo, elle existe hors de moi.
S’est posée la question peu de temps après, comment je le suis devenu ?
Lâche c’est une manière d’être, on ne naît pas lâche comme on naît blond, brun, petit ou grand.
On le devient.
J’ai beaucoup cherché, traquer l’événement, le traumatisme, jusqu’à comprendre que je pas attrapée du dehors, cette lâcheté, comme un virus, par contamination. C’était en moi, comme une malformation héréditaire, génétique.
Et maintenant que je sais, que j’ose poser le nom comme un diagnostic sur une maladie honteuse, toute ma vie m’apparaît sous un nouvel éclairage.
Tout a été construit sur cette lâcheté. J’ai passé de longs mois de colère, de révolte que je sentais enfin autorisée, légitime. Jour après jour je revoyais mon enfance dans un continuel ressassement, une perpétuelle rumination, et plus je ruminais plus la colère se nourrissant d’elle-même augmentait.
Me revenaient toutes les phrases rabâchées comme autant de commentaires sur le moindre geste, la moindre attitude, la moindre pensée comme si enfant j‘avais été transparent et que l’on ait pu lire en moi avant même que j’ai pensé, éprouvé. L’intention même était découverte, interprétée, jugée.
Je marinais dans des principes comme une viande dans sa sauce.
Combien de fois, dans une atmosphère de suspicion permanente j’ai entendu :
On se demande bien ce que tu mijotes…
Le mot était juste. Mais c’est moi tout entier qui mijotais, comme la soupe à feu doux, pour bien m’imprégner de tout ce qu’on me répétait.
Tous les ingrédients étaient là, bien dosés, bien choisis, la recette était parfaite pour une enfance de lâche.
Je m’y adaptais en m’en nourrissant comme la plante à son milieu
Maintenant je savais. J’attendais la libération, le mieux-être, la guérison.
J’ai dévoré tout ce qui s’écrit sur les thérapies.
Aucune ne s’est révélée efficace. Quelque chose n’allait pas. Quelque chose me rebutait. Quelque chose qui était comme le dernier morceau à avaler, à digérer et c’est au hasard d’une lecture qui n’avait rien à voir, en apparence, en apparence seulement, avec la thérapie qui m’a délivré. Totalement.
J’avais eu tort de chercher dans le détail, comme on scrute au microscope la moindre particule qui compose un organisme, il fallait au contraire une vision d’ensemble, prendre du recul pour voir l’organisme dans sa totalité. Le corps n’est pas forcément malade en soi, il peut l’être de ce qu’il ingurgite et qui l’empoisonne.
Je n’étais pas le seul lâche. Mon environnement était un environnement de lâches et si je le suis devenu c’est de m’en être imprégné comme le flamand devient rose par la couleur des crevettes dont il se nourrit.
J’ai connu ce vertige. Tout était remis en question. J’allais au-delà d’une limite comme on transgresse un interdit absolu, angoissé et aimanté comme doit être à la fois excité et angoissé l’animal sauvage quand pour la première fois il franchit les grilles qui délimitent son espace.
C’était une lâcheté apprise, culturelle, transmise.
Je mettais le doigt dessus grâce à Norbert Elias.
Et tout se mettait en place.
Les contradictions qui me paralysaient en me faisant rebondir de l’une à l’autre étaient dépassées, même, il n’y avait pas de contradictions, tout était cohérent. Enfin.
