Mais j’appartenais à cette race d’êtres dont on dit qu’ils n’ont pas de jeunesse : un adolescent morne, sans fraîcheur. Je glaçais les gens, par mon seul aspect. Je n’ai jamais su m’habiller, choisir une cravate, la nouer. Je n’ai jamais su m’abandonner, ni rire, ni faire le fou. Il était inimaginable que je pusse m’agréger à aucune bande joyeuse : j’appartenais à la race de ceux dont la présence fait tout rater. D’ailleurs susceptible, incapable de souffrir la plus légère moquerie. En revanche, quand je voulais plaisanter, j’assenais aux autres, sans l’avoir voulu, des coups qu’ils ne me pardonnaient pas. J’allais droit au ridicule, à l’infirmité qu’il aurait fallu taire. Je prenais avec les femmes, par timidité et par orgueil, ce ton supérieur et doctoral qu’elles exècrent. Je ne savais pas voir leurs robes. Plus je sentais que je déplaisais et plus j’accentuais tout ce qui, en moi, leur faisait horreur. Ma jeunesse n’a été qu’un long suicide. Je me hâtais de déplaire exprès par crainte de déplaire naturellement.
A tort ou à raison, j’en voulais à ma mère de ce que j’étais.
(…)
J’affichais mon sourire méprisant qui n’était qu’une grimace de mal être. Dès les premiers mots de la dictée j’ai senti quelque chose qui tremblait en moi : je me reconnaissais, quelqu’un parlait ma langue. Je n’étais pas seul, plus seul. Enfin quelque chose me concernait, m’atteignait.
Le soir je me précipitais dans la bibliothèque familiale, certain d’avoir vu ce titre. Il y était. En une nuit le livre était dévoré et j’en ressortais métamorphosé.
Et c’est ce livre qui a décidé de ma vie, une simple dictée.
Mais autrement qu’on peut l’imaginer, je décidais de devenir écrivain, une espèce d’alchimiste qui métamorphose l’échec en triomphe, la souffrance en gloire. Il s’agissait donc, d’abord, de bien souffrir, d’accumuler la souffrance comme on fait le plein de matières premières, de plomb pour le transformer en or. Et un jour, comme Mauriac, on étudiera mes textes, on m’admirera, on indiquera même la place où j’étais assis : au fond, calé contre le mur près de la fenêtre. Je deviendrais sacré. On méprisera ces professeurs qui n’avaient pas vu qui j’étais !
Ce sera ma revanche. Ma victoire.
Hélas je crois qu’ils n’avaient que trop bien vu qui j’étais. Je me suis enseveli sous le plomb sans que rien de sublime n’en surgisse pendant tant d’années…
Il a fallu presque une vie pour que je remarque cette phrase, comme anecdotique, discrète, mais qui est l’essentiel : « A tort ou à raison, j’en voulais à ma mère de ce que j’étais. »
Et c’est avec la même émotion que je reprends ma lecture, près de quarante ans plus tard, mais cette fois avec la bonne clé. Il aura fallu que je dévore Alice Miller, que je la digère, l’assimile et la dépasse pour comprendre que si tout était dans Le nœud de vipères, je n’avais pas atteint le sens véritable, le sous-texte que celui affiché masquait.
Une fois encore Mauriac me tend la main, mais cette fois, c’est moi qui le comprends plus qu’il ne s’était compris lui-même. Cette fois c’est lui, l’écrivain de talent, qui prend ma place, d’adolescent malheureux et c’est moi qui pourrais l’aider, comme le père qui lui a toujours manqué.