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Le crépuscule des illusions

Postface à une œuvre

Georges Gusdorf

 

 

Le seul programme en vigueur paraît être de vivre pour vivre, de vivre pour rien d’autre que de prolonger la vie jusqu’à une mort reportée à un terme aussi tardif que possible.

Sous l’impact de la croissance économique et technique, tout se passe comme si l’humanité contemporaine avait renoncé à toute préoccupation de forme, de cohérence d’ensemble, d’harmonie. De quoi l’on retrouve l’expression privilégiée dans les vicissitudes modernes de l’art. La figure humaine et le visage du monde se sont d’abord désarticulés, régressant au stade d’analyses géométriques où les formes vivantes paraissent se dissoudre en constructions inanimées.

(…) La tour Eiffel proposait aux yeux, dans la hardiesse novatrice de la technique, l’harmonie d’une forme pure, pyramide symbolique à la mesure de l’âge de l’acier. L’édifice Beaubourg, sorte de gros intestin pour quelque monstrueuse raffinerie industrielle, n’évoque et n’invoque aucune forme d’ensemble, susceptible d’attirer et de fasciner l’intelligence ou la sensibilité ; excrément monstrueux de l’âge industriel célébrant son propre non-sens. Le succès même de ce non-édifice(…) ne prouve rien, sinon la passivité dégradante d’un public soumis à la persuasion massive de propagande de masse. Beaubourg, camp de concentration pour déportés volontaires de la déshumanisation, cathédrale du non-sens.

Prisonniers de guerre en Allemagne, les officiers n’avaient rigoureusement rien à faire. (…)  La question de l’emploi du temps s’affirmait ainsi en toute simplicité ; il s’agissait de savoir si l’on se satisferait des jeux de cartes, de la pêche à la ligne ou encore de la passivité végétative (…) attendant sans bouger que passe le temps. (…) mes camarades et moi, nous savons qu’il est possible de donner un sens à la vie en dehors des urgences matérielles de la survivance. Ou plutôt, survivre, c’était trouver en soi des raisons d’être en dépit de l’adversité des circonstances, c’était faire de ce temps perdu un temps gagné ; nous n’avions pas le droit de gaspiller notre malheur.

(…) Temps gagné pour la culture, pour l’édification de soi par tous les moyens à notre disposition, dont le moindre n’était pas la rencontre de l’homme avec l’homme, rendue possible par la solidarité dans le malheur.

(…) Je ne souhaite pas aux hommes des générations qui ont suivi la mienne de bénéficier à leur tour des avantages en nature offerts aux prisonniers de guerre. Mais je suis persuadé qu’une cure de dépouillement et de frugalité, en dehors des vains prestiges et des échappatoires de la civilisation de la consommation, permettrait à la jeunesse dévoyée de notre temps d’échapper à cette autre captivité, dont elle est l’inconsciente victime, dans l’enclos des fantasmes et des assouvissements en tous genres.

(…) D’un extrême à l’autre, et d’un non-sens au non-sens opposé, au mépris de la vertu d’humanité, les individus se laissent emporter par le tumulte des passions contradictoires, simples fétus flottant dans la tempête.

(…) La poésie, l’art, la foi, sont des attestations de l’authenticité humaine, aussi valables, et davantage, que les schémas décharnés de la science de Newton.

(…) Le prestige du Romantisme, son privilège impossible à remettre en question, en dépit de toutes les extravagances auxquelles il a pu donner lieu, serait donc de proposer une recherche du sens à l’échelle humaine, ouverte sur les ambiguïtés, incertitudes et tourments d’une destinée en devenir entre les grands tourments irréductibles de la naissance et de la mort.

(…) on ne gagne rien à se duper soi-même, en se prétendant en mesure de dresser l’idole de la Vérité scientifique objective, devant laquelle ensuite on prétend obliger les êtres humains à se prosterner. Le pire des anthropomorphismes est celui qui s’ignore. Et ce culte de l’objectivité scientifique procède d’une passion irrationnelle ; car la rigueur scientifique ne s’impose que moyennant la neutralisation d’une bonne partie des exigences constitutives de l’être humain. Mutilation arbitraire, irréalisable en fait et en droit, et qui défigure l’authenticité du vécu.

(…) Les romantiques se préoccupaient de la destinée spirituelle des hommes plutôt que de l’ordre matériel du monde. Ils n’imaginaient pas que le souci de gagner sa vie pût absorber toutes les énergies et toutes les pensées des individus. Non qu’ils aient été pour la plupart d’entre eux exemptés des soucis matériels, ils exerçaient des métiers, (…) Travailleurs, ils le furent sans compter les heures ; et il est stupide de prétendre, selon la mode de notre temps, que l’ouvrier d’usine(…) représente la plus haute excellence de l’activité humaine et le plus respectable.

L’ouvriérisme, le misérabilisme prolétarien évoquent l’une des plus néfastes intoxications collectives de notre époque. Les poètes, les artistes, les écrivains contribuent davantage à la survivance de l’humanité que l’ouvrier sidérurgiste ; ils donnent aux hommes de leur temps et aux générations à venir, selon la mesure de leur génie, des raisons de vivre qui valent davantage encore que l’effort du compagnon boulanger à l’effort de production. Et certes celui qui nous assure le pain quotidien est tout à fait respectable, mais il est juste et digne de respecter la hiérarchie des valeurs, menacée de nivellement général par un sens commun orienté vers la dégradation générale. Le bien-être du corps ne doit pas être négligé, mais l’honneur de l’esprit et de l’âme possède une validité intrinsèque supérieure à la satisfaction générale des exigences animales. (…)

Le message permanent du Romantisme, ce serait donc, en un temps d’universelle dégradation et disqualification de la réalité humaine, le souci de la sauvegarde du sens. La lutte pour la vie n’est digne de respect que si elle est une lutte pour le sens. L’individu doit s’affirmer comme un centre de valeurs, foyer d’un univers, point d’origine d’une intelligibilité intellectuelle, morale et esthétique assumée par lui au péril de sa vie. Notre époque est tentée par l’immense péril de la démission du sujet ; il renonce à exister par lui-même et se borne à adhérer aux conformismes ambiants, qui le dispensent de penser et même de sentir par lui-même, en lui assurant le pain quotidien de la ration alimentaire et de la télévision, sans même qu’il ait à faire effort pour se les procurer. (..)

L’exigence romantique s’affirmerait aux antipodes de ce Requiem pour le sujet prononcé à notre époque par divers auteurs à la mode, aux yeux desquels l’existence individuelle ne serait qu’une illusion, émergence ici ou là d’un substrat inconscient et impersonnel. L’homme ne serait qu’une idée provisoire, récemment apparue et en voie de disparition rapide, sans consistance réelle et sans pouvoir d’initiative au sein des déterminismes matériels et sociaux qui décident de son destin.

 

Quelques lignes qui pourraient servir de profession de foi, un catéchisme de l’homme qui ne se résigne pas, qui refuse d’être amputé d’une part de lui.

Non je n’étais pas malade. Et je refusais ce qu’ils me proposaient pour aller mieux comme un homme sain refuse d’être mordu par un zombie pour rejoindre la communauté des contaminés. J’ai bien fait. Je découvre que penser autrement que comme ils pensaient était possible. Ils étaient eux dans une aplasie spirituelle qui leur interdisait de réagir. Je ne voulais pas de ce monde où ils vivaient comme ces pauvres grenouilles dont on a détruit le cerveau pour montrer aux élèves ce qu’est un mouvement réflexe. Je refusais d’être une grenouille décérébrée. Et quand je lis Gusdorf, je ne le regrette pas.


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