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Le baiser au lépreux

 

François Mauriac

 

 

«  Quelle sombre folie lui avait donc inspiré le désir de la mort ? Même sans Noémi, même sans femme, il fait si bon boire l’air et la caresse du vent de l’aube l’emporte sur toutes caresses… Trempé de sueur, et dans le dégoût de son odeur de malade, il regardait le petit-fils de Cadette qui, par la fenêtre ouverte, lui tendait la première bécasse de la saison… O matinées de chasse ! Béatitude des pins aux cimes grises et ternes dans l’azur, pareils aux humbles qui seront glorifiés ! Alors, au plus épais de la forêt, une coulée verte d’herbages, d’aulnes et de brume dénonçait l’eau vive que  l’alios colore d’ocre. (…)  Ils dominent Sauternes et la vallée brûlante où le soleil est réellement présent dans chaque gaine de chaque grappe … Avec le temps, Jean Péloueyre eut été moins soucieux de son cœur parce que toute laideur comme toute beauté se perd dans la vieillesse ; et il aurait eu cela du moins, les retours de la chasse, les champignons ramassés. Les étés d’autrefois brûlent dans les bouteilles d’Yquem et les couchants des années finies rougissent le Gruau-Larose. On lit devant le grand  feu de la cuisine, entouré de landes pluvieuses… »

 

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J’ai longtemps cru qu’il y avait un art supérieur à la vie, pour ma part, il s’exprimait par les livres.

J’avais tort.

Il n’y a pas de plus grand art que d’être heureux au quotidien.

C’est à cela que je m’applique désormais et que je vais développer pour le temps qu’il me reste.

Vivre est déjà une œuvre, et la seule œuvre qui importe. Pour peu qu’on en ait conscience. C’est la seule condition.

J’ai cette chance de l’avoir compris avant que d’être trop vieux.

Si l’on doit travailler ce doit être à ceci, à se rendre apte au bonheur d’être.

Et ce plaisir que l’on trouvait dans les reproductions ou les imitations de la vie on le trouve, plus pur, dans la vie même, à condition de savoir s’en faire le récit et non dans l’illusion d’une immédiateté qui n’est pas le propre de l’humain. C’est là qu’est la nuance.

Dans cette optique ce qu’on nomme art n’est qu’une étape, comme le dressage chez les animaux, avant de retrouver la liberté, mais ça n’est plus la même liberté,  sauvage, c’est une liberté consciente d’elle-même. Pas la semi-liberté de Sartre qui se vit comme une malédiction avec la nostalgie de l’état antérieur, comme le prisonnier en conditionnelle qui sent tout regard comme une surveillance, une menace, pas cette liberté surveillée qui est le contraire même de la liberté.

Se réjouir plutôt que s’affliger.

Ce goût et ce parfum des petits matins de printemps, ils sont là, en contact direct.

Il suffit de savoir respirer,  comme un virtuose joue d’un instrument.

Être à la fois le virtuose et l’instrument et le son rendu, voilà le secret de cet art de vivre.

Il faut s’ajuster, s’accorder, comme on le fait d’un piano, d’un violon, d’une guitare, peu importe l’instrument, l’essentiel est qu’il rende au mieux la note la plus juste qui le fait oublier en tant qu’origine du son tandis que mal réglé il s’impose en dénaturant la note, il ne s’efface pas comme s’efface  toute trace du travail bien fait devant le résultat.

C’est là le long travail d’apprentissage, le temps des gammes, long, d’introspection, à se démonter comme on démonte une mécanique, pièce après pièce, sans même avoir en tête un but, une finalité, un objectif, c’est presqu’involontaire, comme si les pièces cherchaient à s’ajuster d’elles-mêmes aux autres et que, brutalement, elles se rassemblent aussi d’elles-mêmes comme sous l’effet de  l’aimant qui  attire la limaille après ce temps de préparation quand l’esprit est prêt à fonctionner, comme la guérison fait se lever le malade qui est lui-même surpris par cet élan. C’est quelque chose d’organique plutôt, comme la maturation d’un corps qui va sans le désirer consciemment à son état abouti. Il faut simplement accepter de le subir, sans y avoir de part, de prise. C’est une vie engagée dans ce processus dont on n’est pas certain de l’issue. Mais pour peu que l’on y parvienne c’est avec l’éblouissement de l’homme qui erre dans les galeries d’une grotte, d’un souterrain et qui débouche sans que rien ne l’annonce sur un soleil magnifique.

Voilà au fond ce qu’est toute recherche et pas seulement la mienne : la joie. Et l’on cherche ce qui l’entrave, l’interdit, la gâche, la pollue, la souille, mais comme l’œil ne peut pas se voir il faut arriver à pénétrer dans cette zone aveugle  comme on se rase devant un miroir, on y accède par le reflet. Par la lecture qui en est l’équivalent, un reflet intérieur. Longtemps on s’y complait, on s’en étonne et finalement on s’en lasse pour peu que la recherche soit authentique et pas une accumulation de défenses comme c’est trop souvent le cas pour précisément finir par dissimuler plutôt que révéler comme c’est visible chez nombre d’intellectuels, ils brillent, entassent mais on sent à l’intérieur, ce creux qui fragilise tout l’édifice, la perle est joli mais le grain de sable est toujours à l’œuvre qui blesse la chair. Leur culture n’est qu’une croute de la blessure qui suppure.

Il faut arriver à ce réel détachement de ce qui faisait souffrir en soi et rendait la vie douloureuse comme une corde abimée ou mal tendue donne une fausse note.

S’émerveiller du goût d’un café, d’un jeu de lumière, d’un sourire sur un visage, d’un regard au hasard d’une marche sans qu’il soit besoin de l’artifice de l’art comme un cavalier monte à cru pour sentir la moindre vibration, le moindre frémissement du cheval que la selle empêche.

Dans cet état, le corps même n’est plus obstacle mais participe de cette manière d’être qui est d’être en joie, il ne s’agit pas d’en avoir le culte mais d’admettre qu’il est partie de cet art nouveau comme l’est l’esprit apaisé et libéré de ce qui l’entrave, l’enserre et l’étouffe.

La vie entière alors est création, une création fugace sans rien qui la fige, la fixe comme on empaille les animaux pour leur donner l’aspect de la vie alors qu’on a ôté pour le faire ce que précisément on voulait rendre éternel.

Fugace oui mais que rien n’efface. Même Dieu ne saurait faire dans l’absolu que ce qui a été n’est pas été. Rien ne saurait abolir une vie sans avoir à la fixer, elle est pour toujours d’avoir été.. En avoir conscience délivre de cette angoisse de l’effacement, délivré de l’instinct de persistance qui est nourri de cette angoisse de disparaître.

Et peut-être, si quelque chose d’autre que cette vie existe, sous une autre forme qu’on ne peut pas même imaginer, pas plus que la chenille ne peut imaginer le papillon, le sens est là, comme la saveur délivrée de la chair du fruit, ce qui a été vécu continue de teinter, colorer, donner goût à ce quelque chose à quoi tout individu participe du simple fait qu’il est, une vie délivrée de souffrance puisque la souffrance vient de l’angoisse de la mort, s’en délivrer avant évite d’en garder la trace qui gâcherait la joie, comme une cicatrice fait se souvenir de la blessure.

Nul besoin alors de reproduire, d’exprimer, il suffit d’éprouver.

Réconcilié avec soi et avec ceux qui parmi les autres le sont aussi avec eux-mêmes.

Loin de toute agitation dérisoire qui n’est que l’équivalent d’un corps qui se tord sous l’effet de la souffrance, le parfum d’herbe coupé sous la brise d’un matin d’été, retrouver ce monde de sensations et s’en réjouir puisqu’aucun artiste ne saura le dire, le peindre ni aucun musicien, le traduire en notes.

Voilà seul ce qui mériterait d’être dit, enseigné.

Et c’est ce que j’avais ressenti en lisant, adolescent, ce passage.

Qu’il faut devenir une œuvre d’art, une sorte d’esthète de soi au monde.

Alors oui, maintenant je sais, Camus plutôt que Sartre et cette sensation justement exprimée qu’au cœur de l’hiver il y a un invincible été.

 

 


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