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J’en ai rêvé de Sylvie !…

Elle était bien jolie et bien brune.

Pas méchante non plus.

Je la voyais peu et lui parlais encore moins. Juste ce qu’il fallait pour la rêver inaccessible.

J’aimais rêver, il me fallait juste la matière pour le faire. J’aimais le rêve plus que la réalité, rêver n’était pas une attente, un projet, un espoir, c’était une chose en soi, rêver était le but, la finalité.

Je n’ai jamais compris d’ailleurs cette idée de réaliser ses rêves, ou alors on ne parle pas de la même manière de rêver, ça sonne pour moi comme empailler un trophée, le lester, l’alourdir pour le rendre bien massif et pesant, tout son contraire en somme.

Je rêvais comme le croyant espère un au-delà, pas un autre monde, mais celui-ci décanté, j’infusais le monde comme on infuse un thé, je me perfusais du réel pour le métamorphoser en son double aérien.

Comme la vache donne du lait après avoir mangé de l’herbe, comme la poule des œufs après avoir picoré des graines ou comme l’huître une perle après avoir été blessée par un grain de sable, je rêvais la vie.

Rêver n’est pas rêvasser,  à la surface des choses, comme ces brumes qui montent au petit matin entre loup et chien.

Rêver est une action, quelque chose de très concret, par tout mon corps j’absorbais la vie et la restituais sous une autre forme, un autre état comme l’eau passe, sous l’effet de l’ébullition, de liquide à un autre état, plus aérien, vaporeux, sans changer de nature.

J’aimais évaporer le monde, le délivrer de sa lourdeur, de son poids comme on épluche un fruit, pour n’en garder que la chair, plus exactement encore, en dégager le parfum,  en obtenir la saveur sans la chair.

J’aimais les jeux de lumières, les atmosphères, ce quelque chose de presque imperceptible qui semble flotter dans l’immobile, tout ce qui éveille la capacité de rêver, comme une odeur fait saliver en imaginant le repas qu’elle exprime, à la manière d’un mot mais s’adressant aux sens plus qu’à l’esprit, ce pressentiment d’une autre dimension qui ne nie pas celle-ci mais en dépend, en procède, comme le parfum de la fleur, qui n’est pas autre qu’elle ni un simple élément comme la tige ou les pétales mais son but, son langage comme ses couleurs ou sa forme et il s’agissait de le comprendre, ce langage, un langage du silence auquel il fallait répondre par une autre forme de silence, autrement que par des mots, ou alors par des mots qui étaient à leur manière ce parfum du silence que seul le rêve permettait de laisser naître.

On trouve cela dans l’échange de deux regards parfois, un accord, une entente que les mots ne peuvent recréer, qui ne seraient qu’un artifice maladroit pour y suppléer avec l’élégance d’une hyène en robe du soir.

Une autre manière d’être et non une fuite, une manière d’être au monde autrement, un autre rapport au monde, pour la fleur, elle se donne à sentir autant qu’à voir, elle dit autant par sa couleur que son aspect. Le parfum est parfum bleu et doux au toucher de cette chair mousseuse pour certaines autant que voile diaphane et délicat rosé pour d’autres que l’on n’imagine pas même effleurer sans les déchirer.

Rêver était de cet ordre. Une autre manière d’être.

Déjà, sans le formuler, j’intuitionnais ce que je n’arrive que maintenant à voir clairement.

Je n’aimais que les êtres qui avaient compris qu’il faut donner à rêver, pour être doux à l’autre et ne pas le heurter, pour ne pas l’écoeurer, de soi, d’être, de tout, une forme d’extrême politesse.

Je me souviens d’une scène, adolescent, alors que je vivais dans un perpétuel espoir, une attente incandescente d’enfin voir apparaître cet être de rêve que la vie me semblait devoir sécréter : un gamin de mon âge, ridicule gominé de gel qui lui faisait les cheveux luisant comme un casque de moto lustré, tout en me croisant, crache dans un bruit vulgaire de reniflement et de raclage de gorge pour envoyer au sol une pâte molle et visqueuse , gluante et écoeurante qui atterrit dans un bruit mou pour quelques pas plus loin embrasser la gamine qui venait à sa rencontre ; Je me souviens très nettement d’avoir pensé que c’était comme si elle avait léché le trottoir et avalé l’immonde mollard. Mais qui était-elle donc ?  Comment faisaient-ils ?

Elle se repaissait de cette usine à mollards sans plus de dégout que le taureau pour le cul de la vache plein de mouches.

C’était pour moi un sacrilège, comme un blasphème pour le croyant. Elle devait donc être semblable, comment le corps d’une femme peut héberger et inspirer de si doux rêves et tant de flatulences ? Il faut une grande puissance de rêve ou un appétit de bête affamée pour conserver le désir. Je n’étais doté ni de l’un ni de l’autre.

Je crois surtout qu’ils ne voient pas le fumier sous la fleur, ils ne le sentent pas, ils n’ont ni l’odorat ni le palais assez fins.

Pour ma part, je veux bien admettre que la plus belle fleur se nourrit de pourriture, d’asticots qui remuent la terre et de cadavres qui s’y décomposent, mais le propre de la fleur est d’être capable de cette transmutation, comme l’abeille transforme le pollen en miel et que c’est même la différence entre mouches et abeilles, elles ne butinent pas les mêmes matières et surtout n’en restituent pas d’équivalentes…

Je n’aimais que cet immatériel à atteindre, non pas par fuite de cette vie, bien au contraire, j’en avais besoin comme du raisin pour faire du vin, ce monde ne me concernait que dans cette seule mesure aussi je n’y prenais pas de place, donnant l’impression d’y être indifférent et d’en être coupé, d’y glisser comme une ombre. Il ne m’est jamais apparu que comme une matière première, non pas pour mon usage mais comme la fonction spécifique de l’humain. Être humain c’était être comme ça. Si l’art c’est l’humain ajouté à la nature il y a donc un art de vivre.

D’ailleurs tout le monde s’y essaie. La femme qui se maquille et se parfume essaie de correspondre à une image idéalisée d’elle-même,  l’homme également et la rencontre de l’un et de l’autre est toujours scénarisée, la vie est une histoire qu’on se raconte et non pas une réalité ou l’on s’englue. Tous on est à la recherche de cet immatériel qui échappe à la corruption et tous on fait ce que l’on peut pour masquer ce qui est trop organique et qui nous rappelle la finitude.

Comme en tout j’étais simplement un peu extrême mais peut-on reprocher à quelqu’un d’aller plus loin que soi ?

On a besoin de vivre de manière enchantée.

Je comprends les mythologies qui peuplaient bois et rivières d’elfes et de nymphes.  C’était une manière d’enchanter le monde, c’est-à-dire de l’humaniser tant il est vrai que pour l’humain il y a autre chose que ce qu’il y a. La vache seule se contente de l’herbe à brouter.

Ainsi quand on me voyait aller mal et que l’on me proposait de me soigner j’ai toujours eu l’impression que l’on voulait me réduire, m’amputer d’une part essentielle, comme l’athée prétend guérir le croyant de des illusions en lui montrant la réalité et que Dieu ne s’y voit pas, mais c’est comme un sourd qui montrerait un piano en disant que la musique est une illusion.

Après, bien évidemment, pour qui prétendrait que le piano joue Chopin sans musicien…

Les asiles, et les rues même, sont pleins de délirants qui voient la Sainte Vierge marcher sur l’eau de leur piscine ou se prétendent réincarnations de Bouddha, mais que des esprits malades prêtent à rire ne veut pas dire qu’il n’y a pas au cœur de cette vie une autre dimension que seuls certains perçoivent comme le Saint-Hubert sent à quarante kilomètres ce que l’humain ne sent pas même sous son nez.

Il faut en parler avec l’esprit le plus sain c’est-à-dire critique possible, comme on accorde un instrument pour qu’il rende le son juste.

Si le rêve comble, c’est bien qu’il y a quelque chose à combler et ça ne peut pas être qu’une carence, la compensation d’une insuffisance sinon l’humain n’est qu’un animal carencé et l’homme n’est pas l’évolution du singe mais sa dégradation donc qui a le plus de finesse dans le rêve est dans la logique de l’évolution.

Qui voit la réalité uniquement pour ce qu’elle est ne peut qu’avoir la nausée. C’est ou l’un ou l’autre, le reste n’est qu’aménagement de demi-portions.

Il suffit de ne pas nier cette réalité et encore moins de la mépriser, sans fleurs pas de miel. Les points de suspension du non écrit n’effacent pas ce qui les précède, ils en sont le prolongement libre laissé à entendre et à imaginer.

La phrase débutée implique le prolongement qu’elle laisse libre révèle celui qui la prolonge.  Ainsi celui qui pense être la réincarnation de son grand-père parce qu’il a les yeux bleus et des varices prouvent seulement qu’il ne connaît rien à la génétique ni à l’hérédité, pas la validité de la théorie de la reviandisation.

De même que celui qui pense que Dieu a sacrifié son fils pour nous pardonné n’en dessine pas une figure aimante…

De quelqu’un qui mange des tartines de miel on peut soit l’admirer soit en être dégouté au point de refuser d’avoir en commun de l’appétit. Tout dépend de sa propre constitution.

Peut-être que tout rêve est comme un mirage dans le désert, l’au-delà un paradis de débiles incapables de prendre une place dans un monde fait par et pour ceux qu’on dit en bonne santé. Mais qui peut se réjouir d’être une étincelle entre deux néants ? Quels salauds peuvent oser se protéger de leur angoisse de mort en mettant des enfants au monde sans scrupule s’il n’y a que ça ?  Quelle vache même oserait mettre un veau au monde sachant qu’il va finir sous cellophane en grande surface ? Quelle serait  cette vache rationaliste qui s’arrogerait le droit de conseiller à celles qui se révoltent contre leur condition et refuseraient d’entraîner d’autres vies à la boucherie d’apprendre à accepter leur situation et qu’ainsi va la vie ?

C’est ou l’un ou l’autre.

Qui adopterait un cheval sous prétexte d’amour alors qu’il n’a qu’un balcon où il tiendra vaguement debout sans jamais pouvoir bouger ? C’est si beau l’amour !

Sauf quand il n’est qu’amour de soi maquillé.

Alors non, je n’étais pas malade. J’étais simplement sincère et exigeant.

Je ne voulais pas réaliser un rêve mais m’irréaliser, non pas faire descendre un rêve sur terre mais m’élever jusqu’à lui.

Chaque fois que j’ai obtenu j’ai été déçu, comme s’il y avait un décalage, comme on répond à côté de la question.

Entre le rêve et sa réalisation quelque chose avait disparu et qui devait être l’essentiel, comme si rêvant de fruit je n’avais récolté que l’écorce.

On veut embrasser un sourire on ne lèche que des lèvres. Le sourire s’est évaporé dans le geste même pour l’effleurer.

Nous voilà bien loin de Sylvie. Mais pas tant. Elle était un prénom dans l’équation, comme on dit x pour signifier l’inconnu.

Et peut-être un jour je la résoudrai, le jour sans doute où je terminerai ce roman commencé il y a bien longtemps maintenant et qui débutait par :

-Oublie-la…

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