-Tiens-toi bien.
La voix sèche. Le regard qui l’écrase , qui le tient à distance , si bien qu’il se sent encore plus petit pendu au bout de son bras et sa main ,petite , tremble dans la sienne sans qu’il puisse la contrôler. Juste un petit frémissement. Peut-être elle n’a rien senti. Si sûrement. Elle sent tout ,voit tout , entend tout , sait tout. Alors il se tient bien. Tout droit .Dans son manteau à carreaux , son pantalon tout neuf et ses chaussures vernies. Il se tient autant qu’il peut. C’est à dire qu’il s’efforce de se faire oublier. De n’être qu’un enfant tout beau et tout gentil. C’est comme si elle lui tendait une image de lui et qu’il doive coïncider. C’est un jeu qu’il s’est inventé. Il se voit. Parfait. Et il essaie de correspondre. C’est dur. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas mais ça passe le temps. Toujours il se tient bien. Il se retient pour ne pas déborder cette image parfaite , comme quand il colorie un dessin et qu’il s’applique. Même son souffle. D’ailleurs ça lui fait une boule dans la gorge et une douleur dans le dos. Aussi la main qui devient un peu froide d’être suspendue comme ça en l’air.
Même quand il est seul c’est pareil. C’est comme si elle était toujours là. Comme si cet œil était entré en lui et le suive partout, du dedans. Il n’a pas une zone d’ombre où s’abriter. Toujours en pleine lumière. Les autres enfants se moquent de lui. Il ne les écoute pas. Ils disent des mots qu’il se refuse même de penser. D’ailleurs il ne les comprend pas mais il devine à leurs rires qu’il vaut mieux en ignorer le sens. Parfois c’est comme un vertige quand il se sent différent d’eux.
Eux courent, crient, s’agitent.
Lui il est l’enfant immobile.
Toujours il entend sa voix quand il se laisse aller : « Mon pauvre gosse tu t’es vu?! »
Et alors il se sent cerné de miroirs de tous côtés lui renvoient l’image odieuse et ridicule dont il a honte.
A l’école aussi. Ce qu’il craint c’est ce que les autres attendent : l’heure de la récréation, ce moment où la classe se dilate pour exploser en hurlements dans la cour , comme si tous les enfants agglutinés avaient été trop comprimés deux heures durant encastrés entre leur banc et leur bureau. En classe ils se tortillent, jouent avec leurs crayons, se poussent du coude, ricanent, mettent leur doigt dans leur nez.
Est-ce qu’il en a envie?
Il ne sait pas. Il sait que ça ne se fait pas. C’est ça. La vie il y a ce qui se fait et ce qu’il ne faut pas faire. C’est tout.
Lui, il est assis au premier rang. Et son regard caresse le coin de rue que découpe la fenêtre derrière le bureau du maître, à côté de l’estrade. Ou alors il s’évapore de l’autre côté, par l’autre fenêtre où l’on ne voit qu’un coin de ciel. Par celle-ci on voit le terrain de basket où ils vont faire du sport le vendredi.
L’autre versant de sa vie. Son père. Là où il brillait, lui n’est que ridicule.
Il aimerait un jour qu’il soit fier de lui. Mais il n’est que cet enfant maigre qui a peur. Alors il a honte. Honte d’être lui.
Il essaie de se faire oublier.
Une fois, une seule, il a voulu.
Quelque chose de plus fort que lui l’a poussé à tenir tête, expression haïe de sa mère.
Un revolver. Un pauvre revolver.
Jour de honte comme un éblouissement. Il pleure, renifle, crie, supplie .Il veut.
Et elle. En face. Froide. Implacable .
-Je ne te dis pas non. Je te dis demain.
Inébranlable.
Sans émotion.
Et sans appel.
Il n’aura pas.
Si. Le lendemain. Mais ça n’était pas le revolver qu’il voulait. Déjà il le sait. C’était vouloir.
Tout ce qu’il y a gagné c’est le ridicule de l’impuissance. Il découvre qu’il ne peut rien .Juste attendre. Qu’on lui donne. Parfois ça tombe juste et il est heureux parfois non. Mais il ne peut rien changer .Demander est le plus sûr moyen de ne pas avoir. Pour elle, demander est un reproche , comme si elle n’avait pas su deviner ,comprendre avant. Il ne demandera plus rien.
Dans la cour non plus les autres enfants ne lui parlent pas, ou alors très peu. Il n’est pas comme eux. Ils le sentent. S’en méfient. Il les inquiète. Seulement les maladifs, les souffreteux, les autres rejetés, les délaissés. Lui, il est celui qui a de bonnes notes sans avoir l’air de se forcer et c’est pire, presque avec l’air de s’excuser, ils pardonnent à ceux qui souffrent pour apprendre comme si c’était un juste retour des choses, le prix à payer, mais lui ,avec son air détaché ils ne l’aiment pas. Jamais ils ne le bousculent mais jamais non plus ils ne l’invitent à jouer. Ou alors vraiment quand il manque quelqu’un, aux quatre coins ou au ballon prisonnier, toujours à des jeux calmes. Jamais là où il est besoin de hurler ni de se battre.
Il n’en tire aucun orgueil. D’ailleurs éprouve-t-il quelque chose. Lui-même n’en sait rien. Il a seulement l’impression d’être curiosité et étonnement. Lui qu’on dit si intelligent, tellement en avance pour son âge il ne sait même pas s’il existe. Tout se passe au dehors. Il ne pense pas. Il s’étonne. Ne réfléchit pas. Il s’imprègne. D’odeurs, de couleurs, de sensations.
Pour lui tout est mystère.
Les livres qu’il lit ont autant de réalité que ce monde- ci. Peut-être plus. En tout cas plus agréable, moins lourd, sans pesanteur. Ici rien n’a de sens. Il n’y a qu’une suite d’instants décousus. Chez lui. L’école. La cour. Le bain du samedi. Il essaie de s’oublier, de s’absorber dans ce qu’il observe. Ne plus être cet élève assis sur sa chaise qui lui scie les cuisses mais s’évaporer dans ce coin de pré, dans cette rue que découpe la fenêtre.
Il y a aussi des moments plus particuliers où il lui semble que quelque chose attend d’être exprimé. Les soirs d’été trop lourds. Les matins d’hier quand le nez pique. Il a l’impression d’être creux et que ça passe en lui juste pour prendre forme comme le vent souffle dans un tuyau pour faire un son de flûte. Il n’est qu’une enveloppe où les choses passent. Les choses et les gens. Est-ce qu’il a des sentiments ? Non. Est-ce qu’il tient à quelqu’un ? Non. Mais pour tenir à quelqu’un il faut déjà être et il ne se sent pas exister. Il est juste témoin de ce qui se passe autour.
Sur cette mer calme il y a des écueils. Les jeudis après-midi à saucer des longuets, ces espèces de petits pains secs sans saveur et sui s’imbibent comme des éponges pour gicler dans le bol en regardant Saturnin ou Rintintin. S’il pouvait le dire, s’il le savait, il dirait qu’il souffre. Pour le moment il n’y a pas de qualificatif. Juste une intensité. Intensité de sensations sans savoir les nommer.
Il est adulé. Il est l’enfant roi. La merveille de la famille. Qu’est-ce qui le rend alors si différent des autres pour qui tout paraît si facile ? Il ne formule même pas de questions. Ca n’est pas un enfant précoce. Non. Juste un enfant doué. Ou du moins qui a des facilités. D’où vient ce vide alors ? Ce décalage. Il s’intéresse à ce que les autres ne voient pas. Surtout il y a cette tendresse pour tout ce qui est fragile, fin, délicat. La prétendue cruauté des enfants il en est totalement dépourvu. Jamais de colère. Pas une fois. La peur souvent. Presque toujours. Peur de ces autres qui se bousculent, se chamaillent. Peur d’eux comme d’un animal domestique dont on ne connaît jamais totalement les réactions. Il les regarde comme en vitrine, comme en visite en étant pressé que ça se termine et de rentrer chez lui et que la journée soit finie pour se blottir dans son lit et rêver. Il se rejoue les histoires qu’il a lues. Rectifie ses journées comme on corrige un brouillon. C’est son terrain privé. Un domaine interdit. Replié sur lui plus rien ne l’atteint, il trouve refuge à l’intérieur de lui.
Il lit le club des cinq, les Jolivet et là tout à l’air parfait. Chacun dit ce qu’il doit dire au moment où il le faut et les autres répliquent exactement ce qu’il faut et tout s’intègre dans une histoire qui défile avec logique du début à la fin. Rien de trop. Quand il en sort c’est une douleur, une chute. Une douleur réelle. Physique.
Et la vie glisse sur lui. Jour après jour. Il constate déjà des répétitions. Les hivers, les étés, les tenues qui changent, qui suivent les saisons ou qui les annoncent, les odeurs dans l’air. il enregistre. Pourquoi ça plutôt qu’autre chose ? Pourquoi les cloches du dimanche matin ? Et pourquoi n’y a t-il pas de lien entre ce son et la conscience pourtant certaine que cette église est la même que celle à côté de son école ? Il y a des sensations. Il enregistre tout mais ne voit rien, ne situe rien. C’est tout juste s’il serait capable d’aller à l’école tout seul. Il essaie d’imaginer le parcours tout s’embrouille. Heureusement il n’y va jamais seul mais les autres se moquent.
A l’école il est le meilleur. On le lui répète tellement que parfois il fait exprès de se tromper. Pourquoi ? Pour ne pas en faire trop ? N’avoir pas l’air trop parfait et qu’ils le sentent semblable à eux. Un peu. Quand il récite le verbe dire il marque un temps et dit « vous disez », il en rougit comme d’une obscénité, les autres rient. Il n’a pas osé ne pas se tromper. Pourquoi ? Et pourquoi quelque part cette joie de voir qu’ils réagissent comme il l’avait prévu, de sentir que ça ne tient qu’à lui de les programmer ?
Et puis pourquoi est-ce qu’il est toujours aussi bien habillé ? Dans l’école ils portent tous les vêtements des aînés, lui, il a toujours l’air d’une photo qui tout à coup se serait mise à vivre, qui aurait pris de l’épaisseur comme un ballon qu’on gonfle mais pas assez pour devenir un enfant comme les autres.
Pourquoi aussi ce besoin d’avoir des amis, au moins un ? Mais non. Il n’est comme personne. Toujours pareil. Non. De pire en pire. Au début il était sans conscience, tout allait de soi, il y avait l’odeur de la colle, les cahiers à grosses lignes pour apprendre à écrire, les porte- manteaux dans le couloir et cette envie de pleurer en permanence comme si hors de chez lui on l’arrachait… à quoi ? Mais la journée comme une épreuve. Ne pas pleurer. Ca dure bien jusqu’à sept ans. Et puis il commence d’observer. De parler. De s’habituer.
Pourquoi aussi est-ce qu’on lui répète qu’il est beau ? Pourquoi les femmes s’extasient sur ses yeux en disant d’un air entendu auquel il n’entend rien « Avec ces yeux plus tard… » Plus tard quoi ? Pourquoi est-ce qu’elles n’achèvent jamais leurs phrases, tout attendries et mystérieuses. Alors plus tard quoi ? Lui, il se trouve laid. Mais atrocement. Avec ses oreilles trop grandes et décollées, ses bras trop maigres, ses jambes sans muscles.
Pourquoi est-ce qu’il a peur de tout ? De la cour de l’école à cause des gravillons sur lesquels il n’est jamais tombé mais dont il imagine le raclement sur ses genoux ? Du sous-sol de l’école où il n’ose pas aller à cause des rats qu’il n’a jamais vus mais dont les autres lui ont parlé. Pourquoi il pense toujours aux mêmes choses ? Comme par exemple quand il lit il se demande pourquoi les princesses tombent toujours amoureuses d’hommes pauvres ou l’inverse ? Est-ce que ça n’est pas seulement ça qui fait l’histoire ? Pourquoi toujours cette impression d’un œil dans son dos qui l’observe et parfois pire encore l’impression d’être cet œil et d’être lui là, à la fois ? Et puis pourquoi cette suite de pourquoi, pourquoi toujours ces questions? Pourquoi les papillons ont des couleurs? Pourquoi on se voit à l’envers dans une cuillère?