La Vérité des Livres
Je suis d’une génération...
…qui a appris à écrire au porte-plume et qui connaît l’usage du cahier de brouillon avant de recopier « au propre ».
J’ai connu, hasard de la naissance, l’école d’autrefois, celle que l’on chauffait au poêle et qui sentait le mazout, une odeur forte que parvenait en hiver une fois par semaine à masquer celle de l’encre lors de la cérémonie de remplissage des encriers, avec une bouteille particulière au bec verseur démesuré qui lui donnait des airs de cornue d’alchimiste.
Je suis de cette génération d’écoliers que l’on voit sur les images de déjà souvenirs, penchés sur leur bureau, appliqués à leur devoir ou tête relevée le regard attentif rivé au tableau, l’air un peu tendu comme ces oisillons au nid qui tendent le bec à l’adulte chargé de nourriture.
C’était un monde exigeant mais rassurant. Et de faible portée. Une vie de quartiers, de tranches de monde dans quoi on s’enracinait.
Mon école, c’était une vieille école, autrefois usine et qui conservait jusque dans ses murs des marques de son ancienne fonction. Une école déjà d’un autre temps qui m’a permis de me reconnaître dans les souvenirs d’enfance de Mauriac qui parle de sa propre école, une enfance du siècle précédent.
J’ai une petite enfance du 19ème siècle qui survivait encore dans les mentalités imprégnées de souvenirs même inconscients.
Je m’y sentais à l’aise à défaut d’y être heureux.
Ça n’a duré que dix ans.
Mais dix ans concentrés, denses, comme ces terreaux riches qui contiennent de quoi nourrir ce qui y pousse toute une vie.
Et puis il y a eu la guillotine, le collège, comme à la révolution elle a séparé ce monde que l’on dit moderne de ce qui est devenu par contraste l’ancien monde.
C’était un bâtiment neuf. Lisse. Aveuglant de nouveauté. Sans rien à quoi accrocher une émotion, sans mémoire, un bloc de temps neuf, lisse comme une paroi sans aspérités où l’on ne peut que glisser, fonctionnel comme un hôpital, froid comme une morgue.
Même les visages étaient impersonnels, interchangeables.
J’avais aimé autant que les murs le visage de mon vieil instituteur tour à tour sévère et affectueux. Jamais indifférent.
Je lui dois le peu que je sais et cette éternelle envie de savoir que le collège n’a pas réussi à effacer.
J’entrais donc dans l’ère glaciaire, glaciale. Où je n’avais plus de place, que j’ai vécue comme en exil, étranger dans ce monde tout à la fois qui m’ennuyait et m’écoeurait.
J’ai donc troqué Mauriac pour Sartre, Camus et Moravia , j’y cherchais comme un remède sans savoir précisément à quelle maladie en reconnaissant le diagnostic.
C’était de mauvais médecins.
Je ne le savais pas. Je l’ai compris bien tardivement.
Voilà ce que je propose dans ce blog : mon parcours, comme un parcours de santé, cet entêtement à vivre, à ne pas se résigner comme ces plantes qui parviennent à survivre dans la moindre anfractuosité, qui agonisent au soleil mais décuplent leur vitalité à la moindre goutte d’eau pour finalement faire éclater ce qui les étouffait mais n’a fait que les renforcer.
Victoire de la vie sur la mort.
De mon école, de mon petit monde qui avait déjà un siècle de retard à aujourd’hui je peux dire que je me sens légitime de trois siècles d’histoire en une vie pour incarner le destin d’une civilisation, je suis protégé de toute forme d’idéalisation refuge d’un passé mythique pour ceux qui ne l’ont pas connu autant que de toute idéologie qui pourrait succéder à celles de la même veine qui n’ont été qu’une longue dégringolade comme lorsqu’on rate une marche, une seule, mais qui nous fait dévaler tout l’escalier.
Je n’ai jamais accepté la dégringolade tout en étant critique face à l’ancien monde qui l’avait permise comme on peut en vouloir à un père qui a dilapidé une fortune patiemment accumulée par faiblesse et insouciance. C’est lui le principal coupable, comme le berger censé protéger le troupeau qui lui fait confiance le laisse égorger en prétendant que les loups sont vaincus ou même n’existent pas, installé dans le confort bâti par les autres
J’ai porté en moi cette tristesse du collège, cette indifférence de fourmilière, comme la conscience très nette d’une des causes du malheur, comme j’ai compris devant la tristesse des églises la part de mort que je portais en moi.
Et c’est là, au bout de ce que je croyais être une impasse que j’ai découvert d’autres auteurs que ceux dont j’étais gavé, que l’on présentait comme essentiels, incontournables, indépassables.
J’ai connu cette émotion de l’accusé dont l’innocence est reconnue, le prisonnier à tort qui apprend qu’il va être libéré, l’interné dont on reconnaît que c’est le médecin qui était malade, la sortie non pas comme Maurice Cervetto de Quatre ans dans l’enfer des fous mais d’une vie entière dans un monde à l’envers.
Après cette longue ère glaciaire s’annonçait donc cet invincible printemps dont parle Camus, ce printemps que l’on devine à une certaine vibration de l’air, à de vagues parfums qui renaissent, à ces petits signes qui annoncent enfin le dégel, le retour des beaux jours.
Alors je me suis décidé à en faire comme un inventaire, comme l’on propose un traitement dont on est le témoin qu’il fonctionne, à ceux qui cherchent un sens à leur vie et qui ne le trouvent pas.
Modestement.
Je ne suis pas un intellectuel. Je suis quelqu’un du quotidien ordinaire qui cherche à y être bien, à y être vrai, le vrai ça se reconnaît comme les mains des travailleurs, pas fines, pas douces, rugueuses, marquées, mais c’est la preuve qu’elles pétrissent le réel.
Je ne suis plus en exil.
Après ce temps d’errance, d’évitement voire de fuite voilà celui de l’affirmation, de la proposition, de la construction.
Ce blog en est la première pierre.